Depuis le premier naufrage officiellement recensé par la croix rouge, le 2 novembre 1988, plusieurs centaines d'aspirants à un monde meilleur se sont retrouvés dans l'autre. Des anonymes, qui se sont dissous dans le cimetière marin. LES NON-COMPTABILISÉS... Séduits par cette Europe qu'on fait commencer
chez eux, la multiplication des tentatives de '' croisières
clandestines '' dans le détroit de Gibraltar à partir
de Ceuta, préside occupé par l'Espagne, confirme le
statut de plaque tournante dans le domaine de l'immigration clandestine. Chaque jour, des Marocains tentent la traversée
pour venir en Europe. Ils s'entassent sur des petits bateaux, au mépris
des tempêtes soudaines qui fracassent leurs embarcations contre
les rochers. Fin du voyage : la fosse commune de Tarifa qui prend
de plus en plus des allures de charnier. Quand on regarde ce petit
carré, on sent l'injustice, on sent le prix de la traversée.
14 kilomètres que beaucoup paient de leur vie, des enfants,
des jeunes, des femmes enceintes qui espèrent accoucher en
Espagne pour être régularisées. 14 morts et 30
portés disparus, tel est le bilan macabre très lourd
d'une semaine, établit par un responsable du gouvernement de
Cadix. Sept corps jetés sur des rochers de Tarifa, le visage face au ciel, le regard définitivement arrêté sur un dernier espoir, sept corps de Marocains entre 25 et 40 ans ont été repêchés le 22 octobre dernier, la mort les avait déjà transformés en objets à peine identifiables. Un homme, les mains accrochées à la pierre, la tête dans l'eau, les jambes écartées, est mort en cette nuit andalouse. Qui était-il ? Quel âge avait-il ? Comment s'appelait-il ? Avait-il une femme et des enfants ? Qu'a-t- il laissé derrière lui ? Une mère éplorée ? Un père fatigué ? Cet homme est l'immigré inconnu, sera-t-il enterré ? Pas sûr. Cet homme n'existe pas. C'est un corps non identifié. Personne ne le réclame. Personne n'ira pleurer sur sa fosse commune à Tarifa. Ils étaient 23. Sept sont morts. Dix ont disparus. Les autres ont été arrêtés et conduits au commissariat d'Algésiras. Ils devront désormais vivre avec dix sept fantômes dans leurs têtes. C'est ce qui reste d'un voyage qui a mal tourné. C'est ce qui se maintient d'un rêve tombé dans les ténèbres d'une sordide prison. L'économie andalouse a besoin de bras. La tentation est grande pour les décideurs politiques et économiques d'encourager en sous mains une immigration clandestine. L'Andalousie dont le poumon économique est l'agriculture a l'ambition de devenir le jardin de l'Europe; pour cela, elle a besoin de bras. Au Grand bonheur des trafiquants. Dire qu'il suffirait d'octroyer des visas et des autorisations de travail provisoire pour que les choses se fassent proprement. Faute de mieux les gens meurent. On les tue. Dire qu'aux Etats Unis on fait des procès médiatisés pour un petit paquet de cigarette qu'on a soit même fumé. Dire qu'à Casablanca, Myriam, une petite fillette de six ans attend toujours le retour de son papa, mort et certainement enterré à Tarifa depuis des années. Bonne baignade dans le détroit de la mort. |
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